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Dans la peau d'un brochet

Pêcher, c’est avant tout se mettre à la place du poisson. Pour espérer déclencher la touche, il faut ressentir le monde comme lui. Grâce aux dernières découvertes scientifiques, nous allons tenter de comprendre ce que perçoivent les brochets… pour se mettre un instant dans leurs écailles !
 

Le brochet est connu pour ses attaques à vue et sa capacité à détecter les vibrations par sa ligne latérale. Mais son goût et son odorat restent plus mystérieux. Heureusement, de récentes découvertes nous offrent quelques indices pour comprendre comment maître Esox sent et goûte, mais aussi… pourquoi il va aux toilettes !

Le brochet aurait un bien meilleur odorat qu’on le soupçonnait.
Crédit photo : Bill François

Un piètre gastronome

Les poissons ont des sens du goût et de l’odorat bien distincts, même si ces deux sens reposent sur le même principe : détecter des substances dissoutes dans l’eau. Le sens du goût est assuré, comme chez nous, par des papilles gustatives. Chez le brochet, elles sont situées dans toute la cavité buccale, sur la langue et jusqu’au fond de la bouche sur les arcs branchiaux. Cela lui offre en fait un sens gustatif très limité comparé à d’autres espèces. De nombreux poissons possèdent des papilles gustatives un peu partout sur leur corps ! Les carpes en ont sur le corps et les nageoires ; nos chers silures en ont sur la tête et les barbillons… contrairement au brochet, ils peuvent donc goûter un appât avant de le prendre en bouche. Les silures possèdent plus de 250000 papilles gustatives, le plus grand nombre du règne animal. Même nos plus grands chefs cuisiniers n’en ont pas plus de 10000…

Chaque narine du brochet est séparée en deux orifices. Sur le moulage d’une tête de brochet, un colorant rouge permet de visualiser l’eau qui, lorsque le brochet avance, entre par un trou et sort par l’autre. À l’intérieur de la narine, l’eau tourbillonne et s’étale pour être un maximum au contact des récepteurs olfactifs (expérience: Garwood et al. 2020).
Crédit photo : Bill François

Un nez high-tech

Les poissons sentent les odeurs par leurs narines, qui, contrairement aux nôtres, ne sont pas reliées à l’appareil respiratoire. Les narines des poissons sont un circuit fermé ; ils ne peuvent pas renifler avec. Quelques espèces comme les murènes possèdent des dispositifs spéciaux pour y pomper de l’eau, mais ce n’est pas le cas du brochet, qui ne peut donc sentir que s’il nage, ou s’il se trouve face à un courant. On pourrait en déduire hâtivement que le brochet n’a donc pas le nez fin, d’autant plus que des mesures électrophysiologiques de son système olfactif suggèrent qu’il réagit peu aux odeurs de ses proies. Son odorat lui sert principalement à trouver l’âme sœur en période de frai, et à éviter les prédateurs lorsqu’il n’est qu’une larve et qu’il est alors très effrayé par le parfum des perches. Mais ces études datent des années 1970 ; depuis, l’expérience des pêcheurs au posé de nuit nous a montré que le brochet n’est pas si mauvais limier. Et récemment, la science a trouvé une explication. En 2020, de nouvelles analyses des narines du brochet ont montré que son nez était bien plus évolué qu’on ne le pensait. Vous l’aurez remarqué, la narine du brochet est séparée en deux par un petit pont osseux. Des simulations informatiques ont révélé que ce petit pont servait à diriger l’eau pour qu’elle entre et tourbillonne à l’intérieur de la cavité, puis ressorte de l’autre côté du pont, sans gêner l’hydrodynamisme de la bête. Toute la forme de la narine est en fait optimisée pour générer des courants d’eau très précis vers les détecteurs olfactifs ; c’est un véritable bijou d’hydrodynamisme. Le brochet aurait donc un bien meilleur odorat qu’on le soupçonnait ; cela lui permettrait notamment de sentir les phéromones d’alerte de ses proies, ces odeurs que les poissons blancs s’envoient comme messages pour se prévenir d’un danger.

Si vous observez de nombreux brochets inactifs dans une baie peu profonde, n’insistez pas : ils sont probablement aux toilettes ! Leur zone de chasse se trouve sans doute à l’autre bout de l’étang. Sur ce spécimen, on voit bien que la forme du crâne présente un sillon qui guide l’eau jusqu’aux narines.
Crédit photo : Bill François

Les W.-C. de maître Esox

Dans le comportement du brochet, l’odorat le plus important est avant tout celui de ses proies. S’ils sont blessés par un brochet, gardons et autres rotengles émettent des phéromones d’alerte. Si le brochet les avale, ils continuent à en émettre dans son estomac, et on retrouve ces phéromones jusque dans les excréments du brochet. En un mot : les crottes de brochet contiennent les signaux de détresse des gardons ! Comme ses crottes effraient ses proies, l’ésocidé a développé une parade rusée : il ne défèque jamais là où il chasse. Dans son territoire, le brochet possède des « toilettes » bien spécifiques, toujours situées au plus loin de sa zone d’alimentation. Ainsi, il ne répand pas l’odeur de ses déjections près de son affût, et évite donc d’alerter les poissons blancs. Ce comportement se nomme la « défécation localisée ». On dirait un poisson d’avril, mais ce comportement a été prouvé par la science. Des ichtyologues canadiens ont filmé nuit et jour des brochets dans de grands aquariums, et ont mesuré qu’ils allaient toujours faire leurs besoins à l’exact opposé de là où ils se nourrissent. Cela explique certains moments frustrants vécus à la pêche, lorsque l’on observe de nombreux brochets au même endroit mais qu’il est impossible d’en faire mordre un seul. Ils sont tout simplement réunis… aux toilettes ! Dans cette situation, les brochets sont en général regroupés dans des zones chaudes et peu profondes, et se tiennent la tête vers le bas, en position de digestion. Cela indique qu’il faut chercher leur zone de chasse ailleurs. De préférence, le plus loin possible !

Ce brochet piqué à la ligne est arrivé tout près de la berge avec son compagnon.
Crédit photo : Bill François

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Biologie – Environnement

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